Promis j’le trouve

Un jour sans flot de patient. Ça passe, deux questions et un Dolicrane plus tard, direction la sortie. De quoi éviter de s’endormir.

Et encore. 

Puis une autre entrée.

Le bonhomme a l’air normal, les mollets sont saillants, le poil est soyeux, les lunettes bien ancrées sur le nez. Pendant qu’il dodeline vers le comptoir, moi et mes collègues nous battons. Qui ? À qui le tour ? Qui s’est tapé la mamie juste avant ? Qui a supporté l’adolescent criard un peu plus tôt ? Est ce que le vieux ronchon à l’ouverture comptait pour deux ?

Bon, apparemment, c’est pour ma tronche. Allons balader ma blouse noircie par les multiples siestes à l’arrière.

« Bonjour Monsieur! »
« Bonjouuuuuur, je voudrais ça s’il vous plait moooonsieur le phaaaarmacien. »
Il tend un bout de papier froissé. Plutôt un bout de magazine. Mal découpé, cela provient d’un ancien « femme pas très actuelle », bien connu pour son expertise en matière de conseil pharmaceutique. Bon point, j’ai au moins un code informatique pour identifier le produit miracle.
Trois tapotages de clavier plus tard, la lumière fut. Ou plutôt le sirop. Un liquide affichant des propriétés antipuces antipoux antiarthrose, spécifiquement pour caniche nain de 3,7 à 3,9 kilos. Je vois la situation complexe poindre à l’horizon de l’officine, faisant déjà coucou derrière la vitrine.
« Euh, vous êtes certain que vous voulez ce produit ? Non mais parce que … »
« Ouioui, celui-là, pas un autre! Ça a l’air très bien! »
« Je ne l’ai pas en stock, je vais devoir le commander. On va déjà regarder ensemble sa disponibilité. »
Je tapote, je tapote, tout en priant, répétant pas très religieusement le nom de tous mes profs de fac, pour que le produit soit supprimé/enterré/inconnu au bataillon.
Et merde. Mille milliards de mille Crestor.
« Je peux l’avoir pour cet après-midi, ça vous irait? »
« Très bien très bien! Je repasserai demain. »
« Je vous fais un bon de promis pour revenir le chercher. Voila. Le petit papier. Et hop. Au revoir. »

C’est là que tout commence. Commande au grossiste. Disponibilité OK. Livraison prévue cet aprem. Validation. Paf. Placement tactique d’un bac pour recevoir le produit, le petit bon de promis pendouillant par le scotch à son extrémité. Youpla. Le tour est joué, je peux revenir ronfler au milieu de groupe de marmottes, en ce jour blanc.

Le lendemain, après la petite danse initiatique d’avant ouverture, je suis fin prêt pour une autre laborieuse journée. Bref, je m’assois. Un trop plein de motivation et d’envie, sans doute.

Arrive mon monsieur sirop-promis.
« B’jour, ah oui, Mr Pupuce, votre sirop, on a du le recevoir! Ne vous embêtez pas, je connais votre nom, pas besoin du pti bon! »
Tout foufou que je suis, je crois vraiment que je vais le trouver.
Quatre minutes plus tard, je lance un « j’arrive de suite, hein » afin de rassurer le patient quant à ma connaissance hors-norme de l’arrière de la boutique.
Bonbonbon, je vois rien. Je trouve rien. Chiotte. Nan, pas dès le matin…
J’ai un bac, pas de scotch qui pendouille, pas de bon scotché. Un bac vide.
Allons récupérer le bon de promis, un peu de temps gagné ne fera pas de mal. Je me tape l’orteil du pied dans un aérosol qui ne devrait pas être là. Grand cri intérieur. Bonheur. Sourire figé à l’acide hyaluronique, je prends le bon à Mr Pupuce.
Retour dans le bordel non apparent de la pharmacie. Tel Charlie Chaplin dans les temps modernes, je bouge les bacs un à un. Puis les redéplace. Reprends les mêmes, en fais chavirer un, rempli de tubes homéopathiques, forcement. Sinon c’est pas fun. Vivement qu’Andréa-préparatrice-magique arrive. La voila, thanks God.

« Andréa, ça te dit quelque-chose ce truc-là ? Tu l’as pas réceptionné je sais plus quand ? »

Non. Andréa dit non. Fait non de la tête.

Vérification des commandes. Rien.

Il est temps d’avouer mon échec à mon patient. La fleur loin du fusil, j’ai les pieds qui rampent vers le comptoir, tel Keyser Soze. J’ai déjà eu le cas cent fois, le discours est connu : on commande, on est pas livré. C’est la faute du grossiste. On va le repasser tout de suite. Excuses.

La titulaire arrive, on ne l’attendait pas. Je lui demande s’il elle n’a pas vu mon sirop. Dernier recours possible avant que j’annonce officiellement, debout sur le tabouret, que je quitte définitivement la gestion des promis, trop soucieux de ne pas être ce pharmacien parfait tant désiré, tant désirable. Rien ne me retiendra. J’ai trop donné. Non, ne me retenez pas. Mais j’ai dit non, bordel, vous allez abîmer les manches de la blouse!

« Le sirop ? Ah mais j’ai croisé votre femme, Mr Pupuce. Hier soir. Chez le boulanger. Je lui ai donné, c’était plus simple. »

Ah. Descente discrète du tabouret.

Les promis, première cause de dépression pharmaceutique au niveau national. Au moins.
Ça a l’air simple et ça se finit souvent par un « Pu**** mais il peut pas avoir disparu, bord**, mais il est où ce produit à la c**! »

Donc pensez à votre pharmacien, épargnez le. Un peu.

 

 

PS : toutes les cascades réalisées en tabouret l’ont été par un professionnel. Don’t do it at home!

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3 réponses à “Promis j’le trouve

  1. Je viens de passer une bonne heure et demie à lire tous vos articles, un par un, et j’avoue que j’ai bien ri, me reconnaissant dans certaines pensées ou situations. Je suis pharmacienne, mais pas d’officine, et surtout globe-trotteuse, ce qui me fait arriver aujourd’hui au Portugal (tout arrive) mais sans travail (on peut pas tout avoir). Déjà blogueuse de voyages, je pensais me lancer à faire un blog axé sur la santé, beauté, bien-être et compagnie…. Enfin bref, tout ce blabla pour expliquer comment j’ai atterri sur votre blog à vous 🙂 Chouette initiative
    Bonne continuation !

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