Stupéfiant

Apothicaire, gardien des poisons. Pharmacien, pourvoyeur de drogues.

Deux époques, une donnée immuable : nous conservons de drôles substances à l’arrière de la pharmacie.
Les drogues, les stups, les sous-clés, les compliqués à gérer, les difficiles à recompter.

Concours enjambé, un été de stage officinal se profile. Le futur chercheur que je pense devenir voit alors l’officine comme un sacrifice. Bien élevé, j’irai quand même avec le sourire et l’envie de bien faire. Ça m’a plu. Carrément même, sinon je ne serais pas derrière ce comptoir aujourd’hui.
J’ai cependant commencé mon histoire pharmaceutique dans une officine particulière. Une officine à stups et à traitements de substitution. Quotidiennement, deux, trois, quatre personnes, parfois beaucoup plus, jamais moins, venaient chercher leur traitement de substitution aux opiacés. Tout jeune incompétent que j’étais, je voyais surtout des délivrances assez secrètes, des médicaments cachés dans un recoin, un suivi particulier, des personnalités jamais transparentes. Tout était réuni pour susciter mon intérêt. Toutes les semaines, c’était un peu le nouvel épisode d’une série passionnante  Leurs déboires, leurs chevauchements, leurs besoins, leurs envies, leurs excuses dignes d’un scénariste de canal+. Le fait de découvrir cet aspect de l’officine très tôt a fait que j’ai toujours trouvé normal d’avoir des patients en sevrage de toxicomanies. Parfois, une petite scène avait lieu, rappelant qu’on ne jouait pas avec du sérum physiologique et des bébés, tout de même.

« J’ai maaaaaaaaal »
« Je comprends, mais il faut aller chez le médecin pour votre ordonnance. » disait l’adjointe, ferme et sereine. Et là, qui a la bonne idée de passer la tête pour voir ce qu’il se passe ? Bibi.

« Et toi là, tu fais le videur ? tu m’surveilles? »
Vu mon physique à la chabal, simplement me lever suffira à calmer la situation. Je déconne, j’ai failli me faire pipi dessus huit fois avant de juste sourire niaisement.

« t’as l’air costaud! » Mais ouais, trop! De loin. T’approche pas. S’il te plaît… Je venais de vivre mon premier dialogue avec un toxicomane sur la voie du sevrage.

Dans tous les emplois qui suivirent, j’ai naturellement pris part à presque toutes les délivrances de stups.

En troisième année, j’ai assisté à la perte d’un joli petit flacon de méthadone après son dépôt sur le comptoir. Vous allez rétorquer que c’est bien normal, c’est des toxicos, des voleurs de poules. Et c’est là que j’aime raconter que la vidéo enregistrée à ce moment montrera un petit papy cleptomane s’emparant discrètement du Graal  Pas sûr que Mamie ait adoré sa verveine ce soir-là.

Plus tard, je me suis surpris à demander « Vous en voulez pas deux ? » à un demandeur de Stéribox°. Preuve que mon habitude du sujet prenait un peu trop le pas sur le caractère exceptionnel que devait exiger la situation. Cela m’avait d’ailleurs servi de recadrage, m’évitant un avenir tel : « Promo sur les seringues, deux offertes pour trois achetées, un sac de voyage si vous passez tous les jours. »

Lors de mon stage de sixième année, je suis de nouveau tombé sur une officine stup-like. Loin de me déplaire, arrivant sur la fin de mes études, je me trouvais même chanceux de pouvoir me replonger dans ces prises en charge. C’était sans compter sur deux phénomènes que je ne connaissais pas encore.

Le premier était une première. Patiente adorable, calme, mais jamais à l’heure. Un jour après, trois jours avant, deux fois par semaine, avant l’ouverture, après la fermeture. Une dilettante pour un traitement qui permet peu d’écart. Elle nous écoutait, acquiesçait, prévenait qu’elle ne le ferait plus, mais jamais n’y arrivait.

Le deuxième était un jeune homme attachant, menteur maladroit, chose tout à fait pardonnable vu les 25 premières années de sa vie. Cocaïne à 13 ans, héroïne à 14, ça partait mal. On s’est rencontrés au stade skenan. Juste avant, il venait de se faire attraper par la Sécu pour des doubles délivrances de ce produit. 560mg par jour, qu’il doublait par un jeu entre deux pharmacies et deux prescripteurs. À ce dosage, sachez que même le mammouth le plus résistant du paléolithique serait avachi sur une chaise longue à la plage. Possible même qu’il baverait légèrement. Jean-Mich, de son non-prénom, inventait toujours des situations extraordinaires pour justifier ses largesses thérapeutiques. Par exemple, il prenait toujours un train le week-end, pour des destinations toujours plus belles, afin de gratter un jour de plus. Ou alors c’était à cause des retards de train qu’il devait passer plus tôt, logique un peu floue. J’avais fini par lui sortir les départs SNCF du jour, coupant un peu son discours. Il m’a aussi fait le coup du chien qui mange ses médicaments (un chien de 15cm de hauteur, incapable de sauter une marche de trottoir). J’ai eu aussi le droit au pote qui était venu chez lui pendant qu’il dormait lui prendre ses comprimés. Change d’amis, jean-mich. Bref, son imagination était impressionnante, je le félicitais pour ça. Mais il parvenait quand même à écouter. J’ose croire que c’est grâce aux longues heures de discussions que je suis reparti du stage avec un jean-mich plus sérieux.

Je vois souvent mes patients stups comme des enfants dans un grand jardin à cloisonner. Pas pour les enfermer, mais pour qu’ils retrouvent la meilleure sortie le plus rapidement possible.

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12 réponses à “Stupéfiant

  1. J’aime la façon dont tu parles des patients « toxicos »: sans jugement, sans mépris ni condescendance. La prise en charge de leur dépendance est extrêmement complexe et spécifique, et l’absence de neutralité des soignants est souvent l’obstacle majeur.

    • La représentation du toxico dans cet article n’est pas neutre. Le toxico est vu négativement sous l’angle de sa dépendance anormale. On sent de la peur du côté du pharmacien.
      Je ne juge pas tout cela, mais vous avez dit « oh, quelle neutralité » : non, désolé, il y a deux personnages avec deux rôles et deux attitudes. On ne sent aucun échange entre les deux, l’interaction est distante, empreinte de méfiance, et très peu d’empathie.
      (Je ne dis pas que c’est facile.)

    • C’est donc que mon message est mal passé, peut etre par les obligations du secret professionnel. Je ne juge pas la maladie, cela serait en effet anormal.

  2. Il y a des cabinets aussi qui sont très axés « suivis de traitements substitutifs » .
    Quand je remplace dans ces cabinets, et que je rédige ces ordonnances à la pelle, j’ai souvent une pensée pour les pharmaciens qui suivent derrière. Et je me demande à quoi ressemble leur partie du boulot, parce que celle du médecin est souvent étonnante. Comme il faut aussi y ajouter les erreurs de prescriptions du médecin (erreur dans la façon de rédiger, erreur sur le jour, oubli du nom de la pharmacie, ou de la délivrance en une fois…), ça doit pas être simple tous les jours…

    • Pas simple mais passionnant. Enfin je trouve. Et on a aussi un vrai rôle de suivi. Ça permet de voir qu’une bonne communication avec les prescripteurs est top.

  3. Tu sembles instable, on te sent prêt à basculer dans le droooogue… SAURAS TU RETROUVER LE *TRES MECHANT* STUPEFIANT QUI SE CACHE DANS CETTE PHRASE ? ;p

    Bise Môssieur

  4. Je ne sais pas m’occuper de toxicomanies lourdes et donc ne m’occupe pas de substitution à mon cabinet. Mais j’adore votre manière d’en parler avec une pseudo- légèreté dédramatisante . Merci de ce billet plein d’espoir.

  5. C’est cool, le boulot de pharmacien, t’es commerçant, mais t’as la garantie de l’état, tu te fais du pognon sur le dos des patients et de la sécu, tu peux donner des leçons de bonne gestion à des gens qui ont plus les moyens de se payer tous ces médocs non remboursés…Beau métier! Mais heureusement, notre pharmacien est gentil avec les tox…Pas de chance, bon sang, j’en ai fréquenté des dizaines, des pharmaciens, et jamais pour des problèmes de dope, mais jamais j’en ai vu des gentils comme ca! Ca existe alors? Formidable!

  6. C’est très bête de ma part mais quand j’essaie de débrouiller le terrain avec un toxicomane pour savoir s’il m’emberlificote ou pas, j’appelle souvent la pharmacie pour faire le point. Je n’ai jamais eu un interlocuteur qui me fasse part de ce souci d’autrui ni de ce rôle de suivi et d’aide. Par contre, Il m’ a été plus souvent évoqué la problématique du contrôle et de la délivrance. J’en suis désolée, et c’est peut être parce que je n’imaginais pas que cela puisse être votre rôle que je ne l’ai pas perçu. Heureusement tu existes! J’espère qu’il y en a plein d’autres comme toi, faut se reproduire urgemment!

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