Mains de pharmacien

Si j’ai choisi la filière pharmaceutique, c’est notamment parce que je connais mes limites. Il suffit pour cela que je regarde mes mains. Le physique de celles-ci est pourtant impeccable. Mes lignes de vie-amour-mort-chance-sexappeal sont plutôt pas mal. La peau est douce, mais virile. Et je connais à peu près le nom de mes doigts. Le problème vient plutôt de leur manipulation, leur aisance dans l’espace : je n’ai aucun talent manuel.

Toute mon enfance, j’ai tenté de développer, d’optimiser mon usage des mains. La peinture, les arts plastiques, ainsi que la musique ont souffert de ma visite.

La peinture, tout d’abord, m’a rapidement fait comprendre que la vision du sujet n’était qu’une part de l’oeuvre qui allait suivre. Mon affreuse myopie n’allait pas aider. Quel que soit le temps passé à arroser de couleurs les supports successifs, j’étais toujours loin de ma réalité artistique. Inachevées, cubilosangéarrondéiformes, bariolées, des oeuvres certes uniques.

Les arts plastiques prirent la suite. Même constat. Peu importe la dimension, pour peu qu’on ait l’ivresse de la création, me direz-vous. Pas certain que Michelangelo soit d’accord.

La musique devait être le bout de l’entonnoir de la recherche de mon talent caché. La flûte fût une brève expérience, courte en durée, intense en émotion tympanique. La famille s’en souvient. J’essayais le triangle, plus grande réussite de ma carrière à ce jour. Rythme, précision et discrétion, tout cela du fond de la salle, derrière un orchestre bruyant. L’instrument idéal. Un essai à la guitare suivit. Si l’on passe outre un budget « remplacement des cordes cassées » fort élevé, je progressais. Jusqu’à une première représentation familiale dans le jardin, tout nouveau Jeff Buckley que j’étais. J’avançais jusqu’au hamac, scène de fortune du moment. Quelques secondes et une chute retournée avec nez dans le gazon plus tard, j’annonçais mon adieu au monde de la guitare.

Arrivé en faculté de pharmacie, je ne doutais point. J’avais laissé loin derrière moi ces problèmes manuels pour favoriser l’utilisation de mon cerveau. C’était sans compter sur l’obligation d’aller en travaux pratiques (TP).

Le sujet du TP du jour était toujours à l’opposé de mes envies du moment. Le dosage de l’éthanol au retour d’une longue soirée arrosée. La détection infrarouge une matinée sans lentilles. Pire, une sortie mycologique, quel que soit le moment. Mais c’est seulement lorsque je devais sortir les mains des poches de ma blouse qu’un frisson de danger inondait la salle.

La dissection de biologie animale faisait partie de ceux qui me causaient le plus de tort. Toujours en avance quand il ne fallait pas l’être, cela devenait un jeu mal maîtrisé.

« Ne coupez pas le cholédoque! »                     C’est déjà fait, M’dame.

« Dépliez bien les intestins. »                              Est-ce que découper-écarter-disperser, c’est assez, M’dame?

« Pensez à ne pas trop appuyer sur la vessie si elle est pleine. »             Mais c’est drôle, ça, M’dame!!!…

Mais j’ai appris, d’erreurs en erreurs.

En chimie organique, les synthèses de composés étranges m’ont toujours plu. Une des raison était que j’avais en tête de devenir chercheur à mon entrée en fac. Pour arriver à mes fins, j’avais conclu qu’une solution efficace et toute simple existait. Plus qu’un travail acharné, une découverte fortuite mais révolutionnaire pouvait me propulser Nobel de chimie. Ainsi, à chaque TP, je réservais un quart de mon temps à mélanger l’ensemble des produits chimiques à ma disposition dans un récipient. Pour élever un peu le niveau scientifique ambiant, voyez-vous. Je respectais tout de même certains principes élémentaires de compatibilité, afin de garder mes huit doigts et de ne pas raser un étage de l’université. Lorsqu’une fumée bleue émana un jour d’un bêcher, j’entraperçus mon rêve, le palpant presque. Mais, bien rapidement, cet instant de féerie chimique pris fin dans un évier. Un professeur jaloux de ma réussite future, à n’en pas douter.

La bactériologie était aussi un TP redouté, du fait que les conditions d’exercice soient proches de l’enfer, avec une température tropicale et des odeurs de cultures bactériennes. Ni trop nul, ni premier de la classe, je cultivais et identifiais les méchantes colonies dans mon coin de paillasse. Ne comptons pas les tubes-boîtes-réactifs explosés à terre, ce serait perdre tout contact avec la réalité. C’est ici que l’utilité du binôme m’est apparue. De petits cris, des regards pleins d’inquiétude, une odeur de brûlé. Concentré sur mes boîtes de Pétri, je n’avais pas senti que la flamme du bec Bunsen avait commencé à amoureusement se mêler à la pointe de mes cheveux. Merci pour l’info, chère voisine.

Je traîne maintenant mes deux mains gauches en officine. Mais je sais que j’avais le talent pour devenir un chirurgien célèbre. Celui qui se trompe de genou à opérer lors de l’intervention.

 

Publicités

9 réponses à “Mains de pharmacien

  1. Joie, rires, détente, jubilation, et déjà pourtant, la déception d’avoir lu trop vite…

    God bless you !

  2. Etudiante en chimie… ça me parle TELLEMENT !

    (les rendements >100% c’est pour les faibles, j’ai réussi l’exploit d’obtenir un rendement <0 une fois.)

    (un fritté plein de flotte, c'est si vite arrivé…)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s