Transfert

Être le petit nouveau.

Que cela soit pendant les stages, les premiers emplois ou les changements de carrière, nous y sommes tous passés. Même vous. Oui, être vieux n’empêche pas d’être le dernier arrivant.

En pharmacie, un débarquement donne accès à autant de privilèges que de restrictions. Mais en aucun cas il ne vous ait demandé de choisir entre ceux-ci. On vous adresse des douceurs, entrecoupées de bâtons. Une caresse suivie d’une torture. Parfois deux caresses se suivent, on s’adoucit. ET PAF. Double punition pour avoir été trop caramel mou. Le supplice du Carambar°.

Le terme est couramment utilisé : équipe officinale. Une nouvelle recrue amène une certaine entropie dans ce système figé. Si je traduis cette pulsion de chimiste : ça fout le bazar. Tout est cadré avant vous, de la réception des commandes à la gestion du rangement des boîtes. Vous arrivez en posant des questions qui ne l’avaient jamais été. Il faut aussi entrer en relation avec chaque membre, en n’oubliant pas la place de chacun. Dans ce chacun, il y a notamment ceux qui pensent que vous êtes là pour leur piquer leur place. Peu importe ce que vous faites, il y aura toujours des réactions inattendues. Il est par exemple tout à fait possible que cet individu court au comptoir pour éviter que vous serviez. La maturité pharmaceutique dans toute sa splendeur. Les dialogues sont souvent de ce type :

« Mais c’est MOI qui fait la commande normalement !!!?? »      Ah. Peut être bien, mais je ne suis pas venu pour tester le nouveau goût du sachet de Smecta° (Il est top, les enfants!).

Tout est bon pour qu’il vous rappelle ses immenses talents.

« J’adore faire les vitrines, j’ai un goût certain. »

« Laisse-moi faire les prix, je ne me trompe jamais. »

« Tu as raison, il faut faire comme cela. Bien qu’il existe une meilleure solution. »

À moins de lui donner votre femme et d’adopter ses enfants, peu de chance d’en faire votre ami.

D’autres sont tout heureux qu’un nouvel être humain pointe le bout de sa blouse. Accueillants et ouverts, c’est un vrai plaisir. Pensez tout de même à ne pas vous intégrer trop rapidement. Par exemple, proposer une invitation à boire un verre ensemble peut être générateur de complications futures. En effet, si vous sortez, il en faudra toujours un pour ouvrir l’officine le lendemain matin. Plus complexe à réaliser quand vous finissez tous deux sous la banquette d’une table VIP du Shogun de Troyes, alors que vous aviez commencé votre soirée à Brest.

Mais les plus concernés par l’arrivée d’un nouveau pharmacien, ce sont les patients. Pendant les premières semaines, il n’est pas rare d’être complètement ignoré. On ne vous voit pas. Afin d’arrêter ce processus, je me transforme souvent en épouvantail agitant frénétiquement mes bras de haut en bas, comme si je garais un avion de ligne. Succès non garanti. La fréquentation de mon comptoir n’augmente pas toujours. Puis, un jour, un patient s’y égare, surement mal réveillé. C’est le début de la reconquête.

Je comprends bien cette méfiance initiale, car c’est de leur santé dont on parle. Placeriez vous vos deux reins dans les mains du premier sourire venu ? Je vous déconseille d’ailleurs de le faire tout court. Il est apparemment nécessaire qu’il vous en reste au moins un dans le corps, d’après mes bouquins. Parfois plus que la crainte d’être mal conseillé, certains y voient surtout une possible perte de privilèges. Je dois avouer que leur peur à mon égard est plus que justifiée : j’ai une forte tendance à sucrer tout cela rapidement.

Les patients permettent aussi une certaine remise en question, lorsque vous débarquez dans un nouvel endroit. Exerçant près d’un lycée, je me sentais jeune et frais. Les nombreux passages successifs de Jean-Eudes et Marie-Lucile ont eu raison de ce moi-même, me parlant comme à un ancêtre, un vieux con sourd au sourire Stéradent°. Je me considère depuis comme un autre homme quand j’enfile ma blouse. Ce qui ne m’empêche pas de rester un grand enfant. J’ai d’ailleurs troué nombre de leurs préservatifs, à ces jeunes lycéens, pour être un peu rigolo.

Je crois que multiplier les expériences dans diverses officines est un plus pour l’avenir. Stages, saisons, nouvel emploi, j’aime la mobilité offerte par cette profession et les rencontres que celle ci engendre. Mais jusqu’à quand serais je considéré comme un pti nouveau ?

 

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11 réponses à “Transfert

  1. Oui alors voilà, je suis une fan inconditionnelle
    de votre blog et j’aimerais que vous me dédicaciez mon Haldol.

    Bien à vous,

  2. Horreur, je hais ce statut de nouveau. A quelle sauce va-t-on être mangé cette fois-ci ? Je sature d’être la p’tite jeune ! Et pour répondre à votre question « jusqu’à quand cela durera ? » Peut-être est-il préférable de ne pas le savoir… Bon ne changeait rien surtout, restez jeune, impertinent et continuez d’écrire parce que j’adore !

  3. « J’ai d’ailleurs troué nombre de leurs préservatifs, à ces jeunes lycéens, pour être un peu rigolo. »
    Euh… du coup je pense que j’ai mal lu… ou mal compris… ? Ou alors c’est une métaphore et je suis mal réveillée…
    Sinon, très chouette post, comme d’hab ! 😉

    • de l’humour de Pharmacien comprimé!!

      autre avantage à bouger, ce que j’aurais peut être dû faire plus (mais avec 3 gosses et un Moumoune souvent absent pour cause boulot, des horaires fixes ça aide à s’organiser..): on ne se tape pas les boulets éternellement et on voit le bout!

      sinon question: les pharmaciens déballent les commandes?? C’était toujours les préparatrices ou le manutentionnaire après validation par une préparatrice qui faisaient ça là où j’étais. Je ne dis pas ça parce que la commande c’est sale pour les petites mains manucurées de l’érudit potard, j’ai toujours bien aimé faire ça, mais partout où j’ai bossé c’était: pharmacien coûter TRES cher, lui devoir être rentable et donc lui devoir faire chiffre d’affaire au comptoir!! Hug!

      Et enfin dernier commentaire: tu parles de l’accueil par les nouveaux clients. Non seulement ils se méfient de toi parce que t’es nouveau et qu’ils ne sont pas sûr que t’y comprennes quelques choses à leur cas (toujours compliqué t’as vu?? ils te disent toujours « mon cas est compliqué », te l’expliquent et tu fais semblant de compatir parce qu’en fait c’est pas compliqué du tout, enfin bref…), mais en plus quand tu ne parles pas leur dialecte (créole, alsacien…)…. tu devrais essayer! drôlissime!

    • Ce qui est clair dans ma tête l’est rarement sur le papier, ne t’inquiète pas^^ J’émets l’idée de me venger des lycéens en faisant des trous dans leur achat number-one en officine, en fait.

  4. Bonsoir,
    Je souhaitais savoir s’il était possible de me communiquer votre adresse, car je désire vous faire parvenir un mail avec des pièces jointes.
    Je vous lis depuis quelque temps sur twitter et par le biais de votre blog également.
    Je souhaiterais vous informer de la sortie prochaine d’un service à destination des pharmacies d’officines, pour lequel je travaille, et qui éventuellement pourrait vous intéresser.
    En tous cas, je serai enchantée de vous compter parmi nos « testeurs » en avant première.
    Je vous remercie et vous souhaite une bonne soirée.
    Vous trouverez mes coordonnées dans les informations que j’ai laissé pour poster ce message.
    Merci ! 🙂

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