Symptôme typique

La journée type d’un pharmacien peut ressembler à ça : Lever, travail, dodo, avec des bouts de repas entre tout cela. Un passage continu de patients, aussi. Des échanges confraternels, parfois pas. Les jours varient, les mauvaises habitudes s’installent.

Une chose reste immuable : la remise en question. Personnelle, celle du pharmacien. Mais aussi par autrui, à l’encontre de celui-ci.

8h00

Une working-girl entre dès l’ouverture. Pressée, j’entends un mince bonjour. Demande rapide d’une boîte d’ibuprofène. J’entame mon petit discours : « Ne dépasser pas 6 par jour, en prenant 1 ou… »

« Nan, mais c’est bon, je connais. »

Disparition de la boîte dans le sac, au-revoir. Pas forcément méchante, surement pas très préoccupée. Je me répète que cela pourrait être utile, d’écouter mon petit laïus. Préciser les posologies, c’est mon boulot. Bouarf, continue.

10h32

Arrivée dans l’officine de Mme Sonnom, octagénaire très près de ses ganglions. Normal, on parle et on gère sa santé, pas la mienne. Mais le protocole ne change pas, d’une visite à une autre.

« Alors vous me mettrez cela. Pas ça. Et je veux les bons médicaments, hein. Et je vérifie », dit elle de façon courtoise.

Ma jeunesse affichée lui fait peur. Mon badge a beau rappeler que je suis passé par les mêmes étapes de formation que les autres, il n’empêche. Je suis pourtant ici depuis plus d’un an. Peu importe. Avant une alopécie marquée ou l’apparition d’une masse capillaire grisonnante à la clooney, je ne serai jamais un sage à ses yeux. Pas bien grave, je sais que je ne fais pas plus d’erreurs qu’un titulaire. Me dire cela me rassure. Je ne la traite pourtant pas comme une patiente différente, moi.

11h56

Faim. Fait Faim. On creuse à la pelle au niveau de mon nombril. Je sens la pause arriver. Un papa entre avec son fils d’une dizaine d’années. Ils viennent se renseigner avant de, peut être, aller chez le médecin. Un nez qui coule sans aucun autre symptôme associé, j’entrevois déjà mon repas. Un rhume, ce n’est rien. Nul besoin de se goinfrer d’automédication. Eviter certains médicaments, même. Un peu de sérum phy dans le nez fera l’affaire, voire un spray isotonique si le patient le souhaite vraiment. Pourtant, le père et moi ne dialoguons pas vraiment. Interrogateur mais point inquiet, il s’est détaché de mes explications. Ais je dit une connerie ? Penser-réanalyser-conclure : non, pas l’impression.

« Laissez, on va aller chez le médecin. » ….. ok ….

« Cela ne me parait pas nécessaire, Mr, ça passera vite sans consulter. »

« Nonon, on va se débrouiller avec le docteur. » Bon, j’ai donc l’impression très certaine d’avoir uriné dans un violoncelle. Tant pis, une consultation médicale inutile. Une de plus.

18h35

La journée trépasse tranquillement. Une ordo se présente à moi, déclenchant un radar interne de couleur rouge. Diurétique hyperkalièmiant+Sartan+Apport de Potassium, cela fait beaucoup de K+… On va aller faire un coucou téléphonique au médecin, pour voir ensemble si la dernière prise de sang concorde avec ce traitement. DringDringBipBipLongLong.

Confraternité cordiale intitiale. Je présente le cas et demande si le traitement doit être modifié.

« C’est pour l’hypertension. » Oui, ben je m’en serais douté, hein, pti malin.

« Ca va la réduire. » Bordel, j’ai posé une question, pas demandé un cours de sous-pharmacologie… Je sais comment fonctionne un couillon de traitement.

« Je confirme, au-revoir. » Dernière prise de sang datant de plus de 4 mois, et tu confirmes. Le coup au foie du docteur-boxeur au pharmacien-sac de frappe. L’ego de ta plaque est bien lourd, précisément dans le but d’écraser un peu plus le badge du pharmacien. Le poteau de la santé, c’est donc moi, à tes yeux. Des cons pareils, heureusement, ne courent pas mes rues. Je transmets mes doutes au patient, lui suggérant de faire un bilan de sa kaliémie plutôt que d’avaler sans savoir.

20h00

Je sers le dernier patient de la journée. Oh, il aurait pu passer avant, retraité qu’il est. Mais il ne le fait pas. Je m’en fous, je finis dans deux minutes.

« Il me faudrait un savon d’Alep. C’est de l’autre côté de l’officine. » L’exaspération m’envahit. Crispation du visage. Mâchoires serrées. Plus que lisible sur mon visage, mon patient ressent mon mécontentement. Ma patience me fait défaut. Pourtant, je sais qu’il sera plus long d’expliquer, de raisonner sur le côté peu respectable de venir à la dernière minute pour un maudit savon, que d’aller chercher ce tas de carboxylates. On me prend pour un con, voici la pensée de l’instant.

Fermeture du volet.

Chaque jour est vécu différemment, mais il est rare que mon diplôme ne soit pas remis en question, étouffé. Un pharmacien n’est pas un bouton poussoir qui dit oui. Je n’ai pas inventé ces situations, pas plus que ce que j’ai ressenti.

Problème de visibilité du contenu de la formation. Problème de l’image du pharmacien officinal commerçant. Problème de la relation pharmaceutique.

J’ai eu une formation complète sur les médicaments. Je ne suis pas un commerçant. Je suis là pour améliorer la santé, de ceux qui le veulent bien, avec ceux qui le veulent.

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13 réponses à “Symptôme typique

  1. Bonjour, je regrette souvent que les pharmaciens ne se conduisent le plus souvent que comme des commerçants. c’est agréable de voir que certains légitiment la durée de leur formation, j’aimerais pouvoir avoir des gens comme vous comme collaborateur, c’est sûr que la prise en charge des patients serait bien meilleure! Continuez comme ça

  2. Le papye de la fermeture…tout comme le MGEN du samedi en fin d’après-midi…
    Très beau post, qui résume bien ce quii se passe de ce côté du comptoir (enfin, de ce que j’en ai ressenti)

  3. Joli résumé typique d’une journée : la personne pressée qui n’écoute rien et veut juste sa boite, le médecin qui ne veut rien savoir, la personne qui se méfie des jeunes, et le retraité qui vient à la fermeture!
    Je vois que c’est partout pareil en fait!
    Diplômée depuis juin, les gens ont du mal à me faire confiance! Je crois qu’ils ont du mal à voir qu’une jeune fille peut être Pharmacien.

  4. J’ai eu mal physiquement en lisant ce post tellement il est vrai. Ça m’a fait mal au ventre de relire toutes ses situations vécues tellement de fois…apparemment rien ne change vraiment pour personne et peu importe l’officine…
    Pour ma part, ça allait du vieux-beau qui me draguait grassement (ben oui une jeune femme d’environ 25 ans ça se loupe pas !) pendant que j’essayais tant bien que mal de lui expliquer son traitement anti-HTA nouvellement mis en place (cause toujours…), au médecin qui tournait les pages du Vidal à ma place (limite en m’arrachant le bouquin…sans commentaires) ou me « recadrait » alors qu’il avait biiiiiien tort sur l’utilisation des IPP, en passant par toutes les fois ou je rappelais une posologie et ou les gens ne me laissaient même pas terminer ma phrase (après 8 mois d’exercice, je ne le faisait plus, sauf chez femme enceinte/personne âgée…donc ne vous étonnez pas non plus de ne pas avoir d’infos sur le médicament par moments quand vous allez acheter une boite d’ibuprofène ou doliprane !!!!)
    Finalement, je suis bien loin de l’officine actuellement et en pleine remise en question sur les études de pharmacie, c’est très dommage !

    • J’espère que tu n’as pas perdu la foi quand même! Toutes ces situations me dérangent aussi mais je me dis toujours que que de continuer à bien faire son travail sera payant! Mais je t’avoue que j’ai souvent des envies d’ailleurs quand même!

  5. C’est marrant, si on dit « diplômé depuis 1982 », ça fait un peu comme ces boutiques qui se targuent de vendre des boutons de manchette depuis 1872. Mais si on dit « 30 ans depuis les derniers cours à la fac », on remarque mieux que la formation est loin, loin derrière, et que c’est pas forcément bon signe… Un jeune pharmacien, c’est un pharmacien avec des connaissances toutes fraiches et à jour, que diable !

  6. Merci, vraiment, je me sens moins seule!! Moi aussi j’ai longtemps douté de ma place en officine..et j’arrive encore à me poser la question alors qu’aujourd’hui je suis enfin à mon compte.. Ça fait du bien de se sentir moins seule. Si seulement l’opinion publique pouvait évoluer. Je suis comme toi, desesperee de la bêtise des gens alors on continue ou pas? À quoi ça sert?

    • Éternel optimiste, je pense que continuer à faire son travail avec honnêteté et éthique ne pourra qu’apporter du bonheur. Mais tous les jours ne renvoient pas toujours ce sentiment. Courage!

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