Des goûts et des couleurs

La pharmacie est un univers à part.

Un lieu ouvert, man’s land mêlant privé et public, traversé par des malades.

Quelques uns vont bien, beaucoup devraient aller mieux, certains ne devraient déjà plus être là.

Chaque personne entrante apporte une sensation nouvelle, s’ajoutant à celles déjà présentes dans la file d’attente. Le mélange qui en émane crée une ambiance particulière, sujette à constante évolution, au gré des entrées et sorties successives.

Une officine, de multiples ambiances.

Ambiance « Place du marché ». Toute pharmacie connaît un jour, une affluence telle qu’on n’y voit plus qu’un amas de personnes agglutinées aux rayonnages.  Personne ne rentre plus. Ça ne crie pas, ça parle fort. On ne compare plus la taille des poissons mais les maxiboîtes de suppositoires à la glycérine. Le pharmacien sautille au dessus de la foule afin d’apercevoir Mme Michu, assise au centre quelques minutes auparavant. Celle ci s’est retrouvée écrasée entre son caddie et pupuce, son chihuahua. Le titulaire, dans le rare cas où il serait présent, dirige son équipe, afin qu’aucune âme ne sorte sans son achat. Vous ne savez plus si il faut surveiller vos pieds, fuir dans les toilettes ou participer en criant vos réductions sur la vitamine C en patch.

Ambiance « Confessionnal ». Peu importe le nombre de patients, le silence et la retenue sont seuls maîtres de l’espace officinal. Chaque nouvel entrant s’ajoute à la file d’attente rectiligne. Mains croisées dans le dos, tête baissée, la procession vers le comptoir est lente et pesante. Le pharmacien ne doit pas trop sourire, afin de ne pas réveiller le courroux potentiel des zombies en formation. Les mots échangés sont le plus souvent réduits à « bonjour-cartevitale-bon courage ». Autant vous dire que c’est fun. Des jours où je regrette de ne pas avoir branché ma perfusion de clozapine sous la blouse.

Ambiance « Jeunes filles en fleur, lycéens en rut ». Jeune diplômé ou pharmacien depuis 34 ans, peu importe votre expérience, sachez qu’il est tout à fait impossible de résister, voire de préparer une telle invasion. Il est 17h12, vous finissez votre madeleine et votre diabolo. 14 adolescents débarquent alors. Hurlements, cris, rires et stupéfaction. Ils alternent généralement entre foutage de gueule, gros rires gras devant les préservatifs et demandes à la con. Vous êtes parcourus de frissons, vos syndromes de Raynaud vous titillent les extrémités. Une jeune fille vous quémande timidement un boîte d’ibuprofène, raison initiale de l’entrée dans la pharmacie. Elle ne pensait pas que la moitié de sa classe la suivrait pour cela. Vous non plus. L’ouragan ressortira, non sans dégâts.

Ambiance « Le pharmacien nous vole ». Thème récurrent et de plus en plus populaire. L’officinal adore. Parce que bon, comme 90% des officines françaises, vous êtes une petite entreprise. Donc vous avez des prix assez peu attractifs par rapport aux supermarchés du médicament qui fleurissent. Vous le savez, vous n’obligez pas à acheter mais proposer. Micheline hurle que son démaquillant est deux fois trop cher. Arthur ne choppera pas ce soir, si vous continuer à vendre vos durex° à ce prix. Raymond ne s’est jamais brossé le dentier avec une pâte dentifrice aussi précieuse.  « il y a de l’or, dans vos boîtes de médicaments ? » MOUARFMOUARF. N’ayant jamais le temps ou le courage d’expliquer le fonctionnement prix-quantité, vous vous dîtes qu’un jour, vous aussi, vous vendrez tout peu cher et à la chaîne. Trop super.

Ambiance « Combat rangé ». Les patients veulent un moment ou un espace bien à eux lors de leur passage dans une officine. Qu’on s’attarde sur leur cas, qu’on les prenne en considération, eux et leurs problèmes, pharmaceutiques ou non. Les débordements sont donc quotidiens. Bataille de places assises, coups de cannes, défonçage de déambulateur, les vieux sont les plus rebelles. Les plus habitués aussi, forcément. Vous avez eu le malheur de ne pas faire/voir le début de la queue ? Si le pharmacien ne vous le rappelle point, sachez qu’on vous le spécifiera sans ménage. Chaque chose a sa place et chaque place appartient à sa chose. Lors de la montée de la grille, au petit matin, nous ne sommes pas loin de l’hystérie provoquée par l’ouverture des portes d’une salle de concert de Frédéric François. Vous avez été courtois mais trop rapide avec un patient ? C’est là qu’il peut mettre en action de nombreuses vengeances : demande du ticket de caisse, rerere-explication du traitement, sortie d’une nouvelle ordonnance du chapeau. Ne sous estimez personne.

Selon l’officine, les ambiances se jumellent, perdurent indéfiniment ou se succèdent avec rythme. L’ennui étant mon principal ennemi, je suis pour que vous, patients, me sortiez de la torpeur. Ambiancez.

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