J’ai appris de nombreux termes scientifiques au cours de mes études. Je les ai enfouis malgré moi ensuite, pour la plupart, sans les oublier vraiment complètement. J’aime d’ailleurs employer quelques noms pompeux de pathologies, par pure amusement. Seulement par plaisir, la technicité du discours ne facilitant pas la délivrance au comptoir. C’est cependant lors de mon premier stage officinal, que mon oreille s’est tendue au passage d’un nom. En aucun cas technique, mais bien propre au secteur de la pharmacie.
Dépannage.
Le timide stagiaire que j’étais essaya d’abord seul de défaire ce mot. Le décortiquer, l’examiner, pour en révéler le sens qu’il pouvait signifier dans la bouche d’un pharmacien. Deux minutes d’intense réflexion, chose irréalisable aujourd’hui.
Voici ce qu’il a pu se passer au détour de quelques neurones, sous forme de retranscription intracérébrale :
Dépannage. Tiens mais c’est quoi ce mot ? Dépannage. Attends, je suis myope des oreilles ou quoi ? Nanan, elle a bien dit ça la pharmacienne. Merdum, je connais pas ça, moi. C’est quel cours ? M’en fous, j’ai eu mon concours. Nan mais concentre toi, c’est pour que tu sortes pas une question supercon ensuite. Ouais. Ben elle dépanne la dame. Genre la dame fuit, quoi, huhu. Putain t’es vraiment con quand tu t’y mets. Dépannage de médicaments bien sur! Super, t’as bien avancé, t’as juste collé des mots à la suite, couillon. Oui, mais bon, je vois pas là. Ya rien à dépanner. Ca tombe pas en panne un medoc. Oh, elle est jolie elle. Bon, faut mieux que je la pose ma question. Oui, et je vais sourire en la posant, ça je sais faire.
J’ai donc demandé, non sans peur, à ma première maître de stage le sens de ce mot. Formatrice expérimentée, son sourire me montra que je n’étais pas le premier à lui demander.
"C’est lorsqu’un patient n’a pas suffisamment de traitement, de comprimés par exemple. Son rendez-vous chez le médecin est éloigné, ou son renouvellement a déjà été effectué dans le mois, et il ne lui reste pas assez de médicaments. Donc il vient nous voir et on fait en sorte qu’il ne manque pas de comprimés pour se soigner. Pour les traitements habituels, j’entends."
Révolution. Cataclysme. Tremblote dans les conditionnements.
J’avais toujours été de l’autre côté du comptoir, majoritairement accompagné de ma mère, pour être précis. Savoir comment fonctionnent les blouses blanches à l’arrière de la pharmacie n’avait jamais été une passion, avant d’engager mes deux neurones dans ces glorieuses études. Je pensais donc, mollement, que les quantités étaient "standardisées" : un mois= trente comprimés=une jolie boîte, au-revoir, see you next month. Certes réducteur, mais pourquoi penser plus compliqué. En arrivant en stage, j’avais découvert les conditionnement de 28, de 14 et de 7. Certains encore plus étranges, du type 64, 50 ou 96. Il fallait donc adapter ces nombres avec des posologies réelles. Une imparfaite adéquation. Mais rien de bien méchant.
Mais cette annonce, "ce dépannage" alors inexistant, détruisait toute l’architecture de la délivrance idéale. Le début de la fin. Le début de l’établissement du pourquoi dans ma chère tête.
Comment peut on considérer qu’un patient n’a plus assez de comprimés lorsque la quantité donnée initialement est la bonne ? Peu de solutions s’offrent à vous.
Vous vous êtes planté dans les quantités, première vérification à faire. C’est parfois le cas, jetez-moi des cailloux.
Deuxième solution, le patient a perdu une partie du traitement. Soit, ça peut arriver.
Troisième tentative, on essaye d’enfumer le pharmacien. À ne jamais considérer en premier lieu. Pourtant, c’est récurrent.
"Bonjour, j’ai un petit problème" Mon cerveau passe alors en mode alerte. "Je suis en vacances, j’ai oublié mon médicament pour la tension, j’ai mon ordonnance et je souhaiterais que vous me dépanniez." Cela ne me posera pas de problème.
"Bonjour, j’ai un petit problème" Remettons nous en situation gyrophare. "J’ai mon ordonnance, mais mon stilnox n’est pas à renouveler. Vous m’en redonnez svp? Je vais payer, hein." Non. On explique, plus ou moins longtemps, mais on doit dire non. "Mais je ne vais pas dormir ce soir." La responsabilité du sommeil de mes patients. Really ? Depuis quand j’ai signé pour ça ? Si vous faites des cauchemars, c’est aussi de mon ressort ? Dépanner un patient ne correspond pas à remplir indéfiniment la piscine de ses envies. Surtout quand on parle de médicaments.
"Bonjour, j’ai un petit problème" Encore aujourd’hui. Ah oui, c’est plus que quotidien. La dure adéquation nombre-boîtes-posologies souvenez vous. "Mon chien a mangé ma boîte/J’ai pas eu assez de comprimés./Il ne m’en reste plus, je sais pas pourquoi." C’est le top 3 des excusesàlacon. On ne parle pas assez des chiens mangeurs de médocs, qui pullulent en France. Je considère alors, s’il vous arrive un jour de tenir ces propos devant moi, que vous me prenez pour un sacré con. Oui, comme si vous alliez demander au boulanger de vous refiler une baguette annoncée perdue, alors que des miettes stagnent au coin de votre bouche. On parle souvent de la confiance accordée au pharmacien. C’est très bien. La confiance doit être réciproque pour faire du bon travail. Et de l’établissement de ces liens ressort l’ensemble du bon boulot que l’on pourra faire ensemble.
Dépanner n’est pas une tâche anodine, un post-it de plus sur votre historique de délivrance. Dépanner, c’est prendre en considération l’ensemble du patient et son traitement. Dépanner, c’est permettre, parfois, de continuer une prise en charge optimale du patient. Dépanner, ce n’est pas un service obligatoire du pharmacien, presque plus souvent une faute. Dépanner doit rester une exception.
Le dépannage, c’est l’officine au quotidien, et ça me fait bien mal.
Combien de fois j’ai dû aller quémander une avance au pharmacien pour un patient ? Je ne compte plus, ça arrive tellement souvent. Mais ces boites à 28 comprimés, pourquoi ? Hein ? Qui a dit un jour " Tiens, on ferait bien des boites de 28 !" En tout cas merci du dépannage…
Oui, je l’avoue, 28, je trouve ça aussi très con. Des mois de 4 semaines. Venir régulièrement pour ça n’est pas un problème, si c’est un traitement chronique nécessaire. Le reste, c’est autre chose^^
Ping: Définition | Pharmacien comprimé. Sécable, parfois dispersible.·
Ceci dit, mon chien si je fais pas gaffe bouffe vraiment les médocs, faut dire qu’il bouffe tout. Maintenant je croyais que c’était un cas, peut être pas !
Mets tout ça en hauteur, ça devrait s’arranger^^
En tant que véto, je peux vous assurer que OUI, les chiens boulottent pas mal de médocs humains, ça fait même partie des causes principales d’intoxication chez les carnivores domestiques…